VISUAL ART

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Musiciens à l'Orchestre de Degas
par Pascale Baud

En quoi cette toile donne un grand coup de pied dans les conventions de la représentation traditionnelle ? En quoi je la qualifierai d'absolument "contemporaine" ?
Observons cette toile, le sujet : "Musiciens à l'Orchestre" n'est qu'accessoire et les danseuses à l'arrière plan encore plus. C'est la juxtaposition de deux espaces nettement délimités qui font penser à des collages.
Opposition du noir en applat et des lumières "papillonnantes" de la scène. Les yeux sont éblouis par la blancheur du tutu. Lumière en contre-plongée à la limite de la fosse, où cette danseuse se penche pour faire sa révérence. Elle se penche vers le haut de cet instrument à vent dont seule la silhouette noire découpée se détache sur le blanc de son tutu. Passage de la scène à la fosse aux musiciens, lien pictural qui nous fait découvrir trois têtes de ces musiciens dont l'un a pour oreille la volute d'un violoncelle.
Puis on glisse sur le troisième musicien à gauche, les yeux s'arrêtent un instant sur sa main dont la finesse contraste avec le noir environnant. Le regard remonte ensuite guidé par les archets (trois à nouveau, est-ce un hasard ?), qui se superposent aux jambes du groupe secondaire des danseuses. Second lien pictural entre les deux espaces.

Edgard Degas : Musiciens à l'Orchestre.
Francfort, Städelsches Kunstinstitut. Dim.: 69 x 49 cm, 1872.


Cette composition où ces deux espaces sont volontairement déséquilibrés, avec l'espace inférieur de la fosse aux musiciens, qui utilise plus de la moitié de l'espace de la toile et fleure presque les deux tiers si l'on regarde le haut de l'instrument à vent, ne laisse qu'une portion congrue aux danseuses et à la lumière du spectacle et déplace ainsi l'intérêt du spectateur.
En continuant l'observation, les deux espaces principaux se subdivisionnent à leur tour. Ainsi quatre zones apparraissent, d'un quart approximativement chacune. Le quart inférieur : Le noir, presque uniforme comme un monochrome. Le quart intermédiaire, où les trois têtes se détachent, masses sombres mais scandées comme une partition : croche, soupir, ronde, pause, blanche...et tout ça en gros plan.
L'espace supérieur se divise non par un effet de plan mais par le jeu des matières et de la technique utilisée : fait de délicates touches pour les danseuses et touches plus nerveuses et presque "abstraites" pour le fond de scène, comme du Zao-Wou-Ki avant la lettre.

Pascale Baud - 18 Novembre 2000